The Magic Horse, illustration des Mille et Une Nuits, Edmund Dulac, 1882-1953

Le Petit Pou

Judith Contes d'autrefois, Histoires à raconter Leave a Comment

Il était une fois un roi qui avait trois filles. Un jour qu’il était dans la grande salle du château, il sentit une démangeaison. Il demanda alors à sa fille cadette, Fifine, de regarder derrière son oreille : celle-ci aperçut un pou mais n’osa pas le dire à son père, de peur qu’il se vexe. Le roi insista donc « mais enfin, je suis certain qu’il y a quelque chose, ça me gratte ! »

Elle lui révéla donc l’existence du pou et le prit du bout de l’ongle. Le roi le fit tomber dans un flacon. Très vite, l’animal se mit à grossir, grossir, si bien qu’il fit éclater le flacon. On le mit alors dans une boite, mais le pou enfla de la même façon et brisa la boîte. Il avait désormais un aspect tout à fait répugnant. C’est pourquoi on décida de l’enfermer dans un tonneau en bois, mais le pou continua sa monstrueuse transformation et devint si énorme que le tonneau ne put plus le contenir.

The Magic Horse, illustration des Mille et Une Nuits, Edmund Dulac, 1882-1953

The Magic Horse, illustration des Mille et Une Nuits, Edmund Dulac, 1882-1953

Il ne restait qu’une solution : le roi appela trois bouchers qui le tuèrent, puis lui ôtèrent la peau. On plaça ensuite la peau sur le balcon du château, à la vue de tous. Le roi, qui ne manquait pas d’humour, fit proclamer un avis dans tout le pays : « celui qui saura reconnaître l’animal à qui appartient cette peau pourra prétendre à la main d’une de mes filles. »

De nombreux prétendants se pressèrent pour avoir l’honneur de ce mariage royal, mais personne ne parvint à deviner, et pour cause ! Les suppositions des plus simples aux plus fantaisistes défilèrent en vain, et le roi se réjouit au fond de son cœur de sa farce : il était sûr de pouvoir garder ses filles auprès de lui encore longtemps.

Or, un jour, un jeune homme en habit doré se présenta. Personne ne savait qui il était. Sans hésiter, il répondit au roi qu’il s’agissait de la peau d’un pou. Comme il avait répondu juste, on l’invita à dîner afin de choisir sa fiancée.

La cadette se rendit alors à l’écurie, auprès de sa fidèle jument blanche. Depuis toujours, celle-ci la guidait dans les choix difficiles. Ce jour-là, elle lui dit : « pour le dîner de ce soir, ne t’apprête surtout pas, garde tes habits de tous les jours. »

Lorsque le roi aperçut sa cadette, il se mit en colère, parce qu’elle refusait de respecter l’étiquette, mais elle se montra inflexible. Lorsqu’elle parut en petite toilette, elle ne payait pas de mine auprès de ses sœurs, somptueusement vêtues. Cependant, l’étranger n’avait d’yeux que pour elle, et la choisit sans hésitation.

Quelques jours plus tard, la noce fut célébrée avec faste. La jument blanche donna alors un autre conseil à la mariée :

« Lorsque ton père te proposera des richesses, des bijoux, refuse et demande-moi. »

La jeune femme obéit aussitôt, et lorsque le roi lui offrit des présents magnifiques pour sa vie de mariée, elle les rejeta tous et exigea sa jument. Son père commença par refuser catégoriquement, mais Fifine déclara qu’elle ne partirait pas sans la jument, et l’emporta.

La jument lui dit alors :

« Surtout, ne marche jamais derrière ton mari, mais reste toujours devant lui. »

Ces conseils étaient judicieux car le jeune homme était en réalité le diable. Fifine ouvrit donc la marche, et lorsque le diable s’avança pour la dépasser, la jument frappa du sabot. Aussitôt, la terre s’ouvrit et l’engloutit.

« Il y restera sept ans », déclara la fidèle jument. Elle ajouta : « Il n’est pas décent qu’une jeune femme se promène seule de par le monde. Déguise-toi en garçon. »

Ainsi travestie, Fifine poursuivit son chemin qui les conduisirent à un château où elle demanda l’hospitalité. Une reine y habitait avec son fils : tous deux se prirent d’affection pour ce jeune homme aux traits fins, aussi Fifine décida de rester. Elle passait beaucoup de temps avec le prince.

Une nuit, celui-ci fit un rêve où Fifine lui apparaissait sous les traits d’une femme. Ce songe lui sembla tellement réel qu’il n’arriva pas à l’oublier. Il se souvenait surtout de la beauté extraordinaire de la jeune femme. Il alla donc trouver sa mère et lui confier son rêve. Tout cela la laissa d’abord perplexe, mais en voyant le trouble de son fils, elle lui donna ce conseil :

« Emmène-le à la foire, et s’il regarde les robes, c’est qu’il s’agit d’une femme. »

Le prince emmena donc Fifine à la foire, et lui indiqua les plus belles robes du royaume, mais la jeune fille, prévenue par sa jument, se détourna en riant et se dirigea vers les pistolets.

Quelques nuits plus tard, le prince fit à nouveau le même rêve. Sa tristesse augmentait de jour en jour, si bien que sa mère lui proposa un nouveau stratagème. « Allez vous baigner. Si Fifine hésite ou refuse, tu auras ta réponse. »

Mais la jument prévint la jeune fille à temps. Elle la rassura en lui disant : « Accepte et déshabille-toi, je mordrai l’étalon du prince à temps pour créer une diversion. »

À la rivière, Fifine ôta ses vêtements sans la moindre hésitation. Lorsqu’elle fut en chemise, la jument mordit l’étalon au cou. Le prince se précipita pour les séparer, et ils décidèrent de rentrer au château. Il se confia alors à sa mère : « il n’a montré aucune résistance, et si son cheval ne s’en était pris au mien, rien ne l’aurait arrêté. »

Mais le rêve revint une troisième fois. La reine décida alors de faire dormir Fifine dans son lit : ainsi, elle découvrirait bien la vérité ! Et en effet, elle se rendit bien vite compte que Fifine était une femme. Celle-ci dut avouer sa supercherie : elle en fut secrètement heureuse car elle était tombée amoureuse du prince. Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et le mariage fut très vite célébré. La jument décida alors de les quitter. Mais, avant de partir, elle remit à Fifine une flûte : il lui suffirait d’en jouer pour qu’elle apparaisse.

Le temps s’écoula avec bonheur, le couple royal eut deux enfants. Cependant, un jour, la guerre fut déclarée dans un royaume lointain, et le prince dut partir. Il quitta donc sa femme et ses deux garçons.

Mais voilà que les sept ans s’étaient écoulés : le diable sortit de terre. Il se lança à la recherche de sa femme et la retrouva bien vite. Il l’emmena, toute tremblante, avec ses deux enfants, jusque dans la forêt. Il était bien décidé à se venger et la conduisit à une clairière où se trouvaient trois potences. Avec une voix terrifiante, le diable les lui indiqua :

« Elles sont pour vous trois…

– Je t’en prie, laisse-moi jouer un air de flûte pour rassurer mes enfants », supplia Fifine.

Le diable accepta, et lorsque les premières notes s’élevèrent, on entendit un bruit de sabot. Le diable se tourna avec fureur, mais la jument était déjà là. Comme la dernière fois, elle frappa le sol du sabot, et engloutit le diable pour toujours. Fifine était enfin délivrée de l’emprise de son premier mari, mais elle n’osa pas retourner chez sa belle-mère. Alors, la jument lui construisit un palais magnifique, avec une fontaine où coulait de l’or.

Quelques temps plus tard, le mari rentra de la guerre, et ne trouva plus sa femme. Désespéré, il interrogea sa mère. Elle lui apprit qu’elle était partie sous la menace d’un homme, avec ses deux petits garçons. Le prince se lança aussitôt à la recherche de son épouse, et erra longtemps dans la forêt. Un jour, cependant, il tomba sur les trois potences, et pensa : « c’est là qu’on a pendu ma femme et mes deux fils. Je vais m’y pendre aussi. » Il était sur le point de le faire lorsqu’il aperçut au loin, à travers le feuillage épais des arbres, une étrange lueur dorée. Il se dirigea vers l’éclat et arriva au palais à la fontaine d’or. Dans le jardin, quelle ne fut pas sa surprise d’apercevoir sa femme et ses deux enfants ! Le cœur gonflé de joie, il se précipita vers eux. Les retrouvailles furent bien tendres, mais la jeune reine refusa de retourner à leur ancien palais. On envoya alors chercher la mère du prince. Une grande fête fut organisée. Les époux remercièrent particulièrement la jument qui les avait bien aidés. Celle-ci décida pourtant de leur dire adieu. Elle se transforma en colombe blanche et s’envola.

Derrière le conte…

L’origine de ce conte est plus difficile à tracer. J’ai retrouvé une version qui date de 1875 et qui fait partie du folklore basque, sous le nom de Le Pou ou La Jument blanche.

Il arrive souvent que les contes, à moins d’être retranscrits, se perdent un peu. On ne les trouve plus que dans de vieilles éditions oubliées… Les frères Grimm, Perrault, Andersen, n’ont écrit qu’une infime partie de ces histoires qui voyageaient pendant des siècles avant eux. C’est pour sortir ces contes de l’oubli que j’ai eu envie de les retranscrire ici.

On remarquera dans ce conte la présence du diable, qu’on retrouve souvent : Les trois cheveux d’or du diable, des frères Grimm, par exemple.

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *