Illustration d'Arthur Rackham pour Hansel et Gretel

La violence dans les contes est-elle nocive ?

Judith Contes d'autrefois, En savoir plus sur les contes 2 Comments

Je lisais l’autre jour Barbe Bleue à mon fils, et en arrivant au passage du petit cabinet interdit où pendent les corps des anciennes épouses de Barbe Bleue, j’ai eu un petit moment d’hésitation. On a beau aimer les contes depuis des années, quand il s’agit de parler de corps pendus à un plafond à son tout petit, on se pose forcément des questions. Pourquoi y a-t-il autant de scènes insoutenables dans les contes ? Ces sujets sont-ils adaptés aux enfants ? J’ai déjà commencé à évoquer ces idées dans l’article Peut-on parler de tout dans les livres pour enfants.

Je voudrais revenir sur la violence dans les contes de fées et les passages qu’on censurerait forcément aujourd’hui s’ils étaient l’objet d’un film. Le Petit Poucet, Hansel et Gretel parlent au fond de cannibalisme (et encore, ce sont les enfants qui sont mangés), Peau d’Âne c’est une histoire d’inceste, le Petit Chaperon rouge de Perrault se fait croquer par le loup, la Petite Sirène meurt sans être aimée de son prince… Et même dans les contes les plus connus, certaines scènes sont particulièrement violentes et cruelles.

Illustration d'Arthur Rackham pour Hansel et Gretel

Illustration d’Arthur Rackham pour Hansel et Gretel

Dans Blanche Neige, des frères Grimm, voici comment finit la méchante marâtre :

Mais on avait déjà mis des pantoufles de fer sur un feu de charbons ardents, et on les apporta toutes brûlantes : il lui fallut chausser ces pantoufles rougies au feu et danser avec, elle fut condamnée à danser jusqu’à ce qu’elle eût les pieds consumés et tombât roide morte.

Je pourrais multiplier les exemples. D’ailleurs je me permets de faire un petit aparté pour tous ceux qui disent « la vie, ce n’est pas un conte de fées. Ca ne finit pas toujours bien. » Je pense qu’il faudrait leur rappeler ces passages-là…

Avant de se demander si les contes sont adaptés aux plus jeunes oreilles, je voudrais soulever la question du pourquoi. Que ce soit Perrault, Grimm ou Andersen (pour parler des plus connus), pourquoi les contes contiennent-ils autant de scènes franchement insoutenables ?

On avance souvent comme argument le fait que ces contes ont été racontés puis retranscrits à des époques où la violence et la mort faisaient davantage partie du quotidien, y compris pour les enfants. Je pense qu’il y a une part de vérité : la perception de ce qu’on peut dire ou pas à un enfant a beaucoup évolué, et on est beaucoup plus prudent aujourd’hui : on a tendance à vouloir les protéger de tout. A tort ou à raison ?

Parmi mes lectures, j’ai rencontré deux avis contradictoires de psychologues.

Bettelheim déclare dans Psychanalyse des contes de fée :

« La mode veut que l’on cache à l’enfant que tout ce qui va mal dans la vie vient de notre propre nature […]. Nous désirons que nos enfants croient que l’homme est foncièrement bon. Mais les enfants savent qu’ils ne sont pas toujours bons ; et souvent, même s’ils le sont, ils n’ont pas tellement envie de l’être. Cela contredit ce que leur racontent leurs parents, et l’enfant apparaît comme un monstre à ses propres yeux. »

Isabelle Filliozat, écrit au contraire dans Au cœur des émotions de l’enfant :

« Les contes traditionnels sont souvent violents. Ils sont les reflets d’une époque où l’on faisait peur aux enfants pour obtenir obéissance et soumission. […] Le conte met en images des fantasmes de l’inconscient, des images suspetibles de renforcer les angoisses. »

Alors, que croire quand même les psy ne sont pas d’accord entre eux ? Les scènes de violence ou de cruauté permettent-elles à l’enfant d’exprimer les sentiments violents qu’ils refoulent ou au contraire les encouragent-elles ? Effectivement, la peur du loup par exemple a souvent causé des cauchemars aux enfants. Faut-il pour autant bannir toutes les histoires de loups, de monstres, de sorcières ? Ou alors est-il nécessaire d’édulcorer les contes comme le fait Disney ?

C’est vrai que je critique souvent la version de Disney que je trouve parfois un peu mièvre. Je préfère mille fois la version d’Andersen de La Petite Sirène, même si elle est plus triste, à celle de Disney : je trouve que le sacrifice de cette sirène, prête à tout par amour, est magnifique. Pour autant, Disney apporte une nouvelle lecture des contes, qui ne doivent pas être figés sous prétexte qu’un bonhomme du nom de Perrault les a mis par écrit au XVIIIe siècle. Par essence changeant et oral, le conte est FAIT pour être réécrit et adapté en fonction de son auditoire.

Pour conclure, mon avis, c’est que les contes sont de merveilleux vestiges culturels qui ont survécu au temps et aux distances et qu’il faut à tout prix les préserver… en les racontant à sa sauce, en fonction de son auditoire, et en les choisissant avec soin. Pas forcément dans la langue originale de Perrault ou des frères Grimm (on n’est pas des puristes, il s’agit avant tout de faire plaisir à l’enfant !), mais dans celle qui vous touche. Laissez votre enfant choisir. Si vous sentez qu’une histoire le dérange, qu’il a peur de quelque chose, surtout ne le forcez pas et arrêtez la lecture. Il y a aujourd’hui de très belles interprétations de contes parmi des illustrateurs très talentueux. Je vous en ferai une petite sélection très bientôt.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Sauriez-vous trancher sur une question aussi épineuse ?

Comments 2

  1. big

    Pour continuer avec les psychanalystes, Jung parle de l' »Ombre » qui est l’inconscient, le caché, le contradictoire en chacun de nous, mais pas seulement le coté obscur de la force !
    L’enfant sait qu’il a des pulsions agressives, qu’il a souvent envie que le petit frère retourne d’où il vient ou qu’on puisse le mettre à la poubelle. Les parents peuvent être fâchés aussi pour de bonnes ou de mauvaises raisons, en tout cas pas toujours compréhensibles. Il faut que chacun accepte cette partie de l’autre.
    Mais la violence et la cruauté dans les contes de fées effraie souvent les enfants, leur occasionnant des cauchemars ; tu as raison de dire qu’il faut les adapter à l’oral selon l’âge et le tempérament de son enfant, donc les raconter différemment au fil du temps ??

    1. Judith

      Oui absolument, je pense qu’il faut reconnaître cette « ombre » à la fois en soi et chez les autres. Pour moi les contes, comme ils finissent bien la plupart du temps, montrent qu’on peut dépasser cette violence, comme dans la vie on peut être très en colère et se servir de cette émotion, l’accepter, sans pour autant la nier.
      Eduquer un enfant selon moi, c’est toujours lui dire la vérité, et cette vérité c’est aussi de ne pas édulcorer la réalité, ne rien lui cacher, mais plutôt l’accompagner dans la découverte des bonnes comme des mauvaises choses avec le message « il existe des choses difficiles dans la vie, mais on peut les surmonter ».

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