Illustration d'Alexander Zick (1845-1907)

La table, l’âne et le bâton merveilleux

Judith Contes d'autrefois, Histoires à raconter Leave a Comment

Il était une fois un tailleur qui avait trois fils. L’aîné s’était mis en apprentissage chez un menuisier. Il apprit le métier avec ardeur, et, quand il eut atteint l’âge voulu pour faire sa tournée, son maître lui fit présent d’une petite table en bois commun et sans apparence, mais douée d’une précieuse propriété. Quand on la posait devant soi et qu’on disait : « Table, couvre-toi » elle se couvrait à l’instant même d’une jolie nappe en toile bien blanche, avec une assiette, un couteau et une fourchette, de plats remplis de mets de toutes sortes, autant qu’il y avait de place, et un grand verre plein d’un vin vermeil qui réjouissait le cœur. Le jeune compagnon se crut riche pour le restant de ses jours, et se mit à courir le monde à sa fantaisie, sans s’inquiéter si les auberges étaient bonnes ou mauvaises et s’il y trouverait ou non de quoi dîner. Et même, quand l’envie lui en prenait, dans un bois, dans une prairie, il posait sa table devant lui, et en lui disant seulement : «Table, couvre-toi » il était servi au même moment.

Illustration d'Alexander Zick (1845-1907)

Illustration d’Alexander Zick (1845-1907)

Il eut enfin l’idée de retourner chez son père, espérant qu’avec la table merveilleuse il serait bien reçu. Sur sa route, il entra un soir dans une auberge qui était pleine de voyageurs ; ils lui souhaitèrent la bienvenue et l’invitèrent à se mettre à table avec eux. Alors, il dressa sa table au milieu de la salle et dit : « Table, couvre-toi. » Aussitôt elle fut couverte de mets. « Allons, messieurs, s’écria-t-il, à table! » À mesure qu’un plat était vide, un autre le remplaçait à l’instant. L’hôte était dans un coin et voyait tout cela ; seulement il se disait qu’un pareil cuisinier lui serait fort utile dans son auberge.
Le jeune homme, en se mettant au lit, posa près du mur sa table merveilleuse. Mais l’hôte avait des pensées qui l’empêchaient de dormir, il se souvint qu’il y avait dans son grenier une vieille table toute pareille. Il alla la chercher sans bruit et la mit à la place de l’autre. Le lendemain, le menuisier prit la table sans s’apercevoir de la substitution et continua son chemin.
A midi, il arriva chez son père, qui le reçut avec joie.

« Eh bien, mon cher fils, lui demanda-t-il, qu’as-tu appris ?
— L’état de menuisier, mon père.
— C’est un bon métier, répliqua le vieillard ; mais qu’as-tu rapporté de ta tournée ?
— Père, la meilleure pièce de mon sac, c’est cette petite table. »
Le tailleur la considéra de tous côtés et lui dit : « Si c’est là ton chef-d’œuvre, il n’est pas magnifique ; c’est un vieux meuble qui ne tient pas debout.
— Mais, répondit le fils, c’est une table magique : quand je lui ordonne de se couvrir, elle se garnit des plats les plus succulents. Allez chercher tous nos parents et amis à venir se régaler, la table les rassasiera tous. »
Quand la compagnie fut réunie, il posa sa table au milieu de la chambre et lui dit : « Table, couvre-toi. » Mais elle n’obéit pas et resta vide comme une table ordinaire. Alors le pauvre garçon s’aperçut qu’on l’avait échangée, et resta honteux comme un menteur pris sur le fait. Les parents se moquèrent de lui et s’en retournèrent chez eux sans avoir bu ni mangé. Le père reprit son aiguille et son dé, et le fils se remit en condition chez un maître menuisier.
Le second fils était entré en apprentissage chez un meunier. Quand il eut fini son temps, son maître lui dit : « Pour te récompenser de ta bonne conduite, je veux te donner un âne. Il est d’une espèce particulière.
— A quoi donc est-il bon? demanda le jeune homme.
— Il produit de l’or, répondit le meunier ; tu n’as qu’à le faire avancer sur un drap étendu, la bonne bête te fera de l’or.
— Voilà un merveilleux animal, dit le jeune homme.
Il remercia son maître et se mit à courir le monde. Quand il avait besoin d’argent, il n’avait qu’à mener son âne au-dessus d’un drap, et les pièces d’or pleuvaient sans lui donner d’autre peine que celle de les ramasser.
Après avoir voyagé quelque temps, il pensa rentrer chez lui, se disant qu’avec son âne, il serait bien reçu. Il entra dans la même auberge où son frère avait déjà perdu sa table. Alors qu’il menait son âne en laisse, l’hôte voulut le prendre, mais le jeune homme lui dit : « Ne vous donnez pas cette peine, je vais moi-même l’attacher à l’écurie, je veux toujours savoir où il est. »
Après dîner, le voyageur demanda ce qu’il devait. L’hôte n’épargna rien pour grossir la note. « Attendez un instant, dit-il, je vais chercher de l’argent » et il sortit en prenant la nappe avec lui.
L’hôte ne comprenait rien à ce que cela voulait dire, mais il était curieux. Il suivit le voyageur, et, quand celui-ci eut verrouillé derrière lui la porte de l’écurie, il y regarda par une fente. L’étranger étendit la nappe sous l’âne, et aussitôt la bête fit tomber de l’or.
« Ma parole ! se dit l’hôte, des ducats tout neufs ! »
Le jeune homme paya sa dépense et alla se coucher. Mais l’aubergiste, se glissant la nuit dans l’écurie, enleva l’âne et en mit un autre à sa place.
Le lendemain matin, le jeune homme prit l’âne et se remit en route, croyant que c’était sa bête magique. A midi il arriva chez son père, qui se réjouit de le revoir et le reçut à bras ouverts. « Qu’es-tu devenu, mon fils? demanda le vieillard.
— Je suis meunier, cher père, répondit-il.
— Que rapportes-tu de ta tournée ?
— Rien qu’un âne.
— Il y a bien assez d’ânes chez nous, dit le père, tu aurais mieux fait de nous ramener une bonne chèvre.
— Mais, reprit le fils, ce n’est pas une bête comme une autre, c’est un âne magique. Je n’ai qu’à le faire passer au-dessus d’une nappe, et aussitôt il en tombe des pièces d’or de quoi remplir votre bourse. Faites venir tous nos parents, je vais les enrichir tous d’un seul coup.
— Voilà qui me plaît, dit le tailleur, je ne me fatiguerai plus à tirer l’aiguille. » Et il alla bien vite chercher toute la famille.
Dès qu’ils furent réunis, le meunier se fit faire place, étendit un drap et amena son âne au-dessus. Mais l’âne n’entendait rien à la magie, et ce qu’il fit tomber sur le drap ne ressemblait guère à des pièces d’or. Le pauvre meunier vit qu’on l’avait volé, et faisant bien triste mine, il demanda pardon à ses parents, qui s’en retournèrent chez eux aussi pauvres qu’ils étaient venus. Son père fut obligé de reprendre son aiguille ; quant à lui, il se plaça comme domestique dans un moulin.
Le troisième frère s’était mis en apprentissage chez un tourneur, et, comme le métier est difficile, il y resta plus longtemps que ses deux aînés. Ceux-ci lui racontèrent dans une lettre les malheurs qui leur étaient arrivés et comment l’aubergiste leur avait volé leur don magique. Quand le tourneur eut fini son apprentissage et que le temps de voyager fut venu, son maître, pour le récompenser de sa bonne conduite, lui donna un sac dans lequel il y avait un gros bâton.
— «  Je vais t’apprendre son usage, lui dit le maître. Si quelques gens te font du mal, tu n’as qu’à dire ces mots : Bâton, hors du sac ! Aussitôt le bâton leur sautera aux épaules, et les travaillera si vigoureusement que de huit jours ils ne pourront plus remuer. Le jeu ne cessera que quand tu auras dit : Bâton, dans le sac ! »
Le compagnon remercia son maître et se mit en route avec le sac. Si quelqu’un l’approchait de trop près, il n’avait qu’à dire : « Bâton, hors du sac ! »
Un soir, il arriva à l’auberge où ses frères avaient été dépouillés. Il posa son havre-sac devant lui sur la table et se mit à raconter tout ce qu’il avait vu de curieux dans le monde.

« Oui, disait-il, on trouve des tables qui servent toutes seules à dîner, des ânes qui font de l’or, et autres semblables belles choses que je suis loin de mépriser. Mais tout cela n’est rien à côté du trésor que je porte dans mon sac. »
L’hôte dressait les oreilles. « Qu’est-ce que cela peut-être ? pensait-il, sans doute son sac est plein de pierres précieuses. Je voudrais bien le réunir à l’âne et à la table, car toutes les bonnes choses vont par trois. »
La nuit venue, le jeune homme s’étendit sur un banc et mit son sac sous sa tête en guise d’oreiller. Quand l’aubergiste le crut bien endormi, il s’approcha de lui tout doucement et se mit à tirer légèrement sur le sac pour essayer d’en mettre un autre à la place.
Mais le tourneur le guettait depuis longtemps, et, au moment où le voleur donnait une forte secousse, il s’écria : « Bâton, hors du sac ! » et aussitôt le bâton de sauter sur le dos de l’hôte. Le malheureux demandait pardon, miséricorde. Mais plus il criait, plus le bâton lui battait les épaules, si bien qu’enfin il tomba épuisé par terre. Alors le tourneur lui dit : « Si tu ne me rends pas à l’instant la table et l’âne, la danse va recommencer.
— Oh non !, s’écria l’hôte d’une voix faible, je rendrai tout, fais seulement rentrer ce maudit bâton dans le sac.
Le troisième frère dit alors : « Bâton dans le sac ! », et récupéra les biens de ses frères.
Le tourneur arriva le lendemain chez son père avec la table et l’âne. Le tailleur se réjouit de le revoir et lui demanda ce qu’il avait appris.
« Cher père, répondit-il, je suis devenu tourneur.
— Bel état, dit le père, et qu’as-tu rapporté de tes voyages?
— Une belle pièce, cher père : un bâton dans un sac.
— Un bâton ! s’écria le père, c’était bien la peine ! Il y en a autant dans tous les bois.
— Mais pas comme le mien, cher père. Quand je lui dis : « Bâton, hors du sac ! » il s’élance sur ceux qui me veulent du mal et les rosse jusqu’à ce qu’ils en tombent par terre en criant grâce. Avec ce gourdin-là, voyez-vous, j’ai recouvré la table et l’âne que ce voleur d’hôte avait dérobés à mes frères. Faites-les venir tous les deux et allez inviter tous nos parents, je veux les régaler et remplir leurs poches. »
Le vieux tailleur alla chercher les parents, bien qu’il n’eut plus grande confiance. Le tourneur étendit un drap dans la chambre, y amena l’âne et aussitôt les pièces d’or de tomber dru comme grêle, et la pluie ne cessa que quand chacun en eut plus qu’il n’en pouvait porter. Ensuite le tourneur prit la table et dit à son frère le menuisier : « A ton tour, maintenant. » A peine celui-ci eut-il prononcé : « Table, couvre-toi ! » qu’elle fut servie et couverte des plats les plus appétissants. Il y eut alors un festin comme jamais le vieillard n’en avait vu dans sa maison, et toute la compagnie resta réunie jusqu’à la nuit. Le tailleur vécut en paix avec ses trois fils.

Il était une fois un tailleur qui avait trois fils. L’aîné s’était mis en apprentissage chez un menuisier. Il apprit le métier avec ardeur, et, quand il eut atteint l’âge voulu pour faire sa tournée, son maître lui fit présent d’une petite table en bois commun et sans apparence, mais douée d’une précieuse propriété. Quand on la posait devant soi et qu’on disait : « Table, couvre-toi » elle se couvrait à l’instant même d’une jolie nappe en toile bien blanche, avec une assiette, un couteau et une fourchette, de plats remplis de mets de toutes sortes, autant qu’il y avait de place, et un grand verre plein d’un vin vermeil qui réjouissait le cœur. Le jeune compagnon se crut riche pour le restant de ses jours, et se mit à courir le monde à sa fantaisie, sans s’inquiéter si les auberges étaient bonnes ou mauvaises et s’il y trouverait ou non de quoi dîner. Et même, quand l’envie lui en prenait, dans un bois, dans une prairie, il posait sa table devant lui, et en lui disant seulement : «Table, couvre-toi » il était servi au même moment.
Il eut enfin l’idée de retourner chez son père, espérant qu’avec la table merveilleuse il serait bien reçu. Sur sa route, il entra un soir dans une auberge qui était pleine de voyageurs ; ils lui souhaitèrent la bienvenue et l’invitèrent à se mettre à table avec eux. Alors, il dressa sa table au milieu de la salle et dit : « Table, couvre-toi. » Aussitôt elle fut couverte de mets. « Allons, messieurs, s’écria-t-il, à table! » À mesure qu’un plat était vide, un autre le remplaçait à l’instant. L’hôte était dans un coin et voyait tout cela ; seulement il se disait qu’un pareil cuisinier lui serait fort utile dans son auberge.
Le jeune homme, en se mettant au lit, posa près du mur sa table merveilleuse. Mais l’hôte avait des pensées qui l’empêchaient de dormir, il se souvint qu’il y avait dans son grenier une vieille table toute pareille. Il alla la chercher sans bruit et la mit à la place de l’autre. Le lendemain, le menuisier prit la table sans s’apercevoir de la substitution et continua son chemin.
A midi, il arriva chez son père, qui le reçut avec joie.

« Eh bien, mon cher fils, lui demanda-t-il, qu’as-tu appris ?
— L’état de menuisier, mon père.
— C’est un bon métier, répliqua le vieillard ; mais qu’as-tu rapporté de ta tournée ?
— Père, la meilleure pièce de mon sac, c’est cette petite table. »
Le tailleur la considéra de tous côtés et lui dit : « Si c’est là ton chef-d’œuvre, il n’est pas magnifique ; c’est un vieux meuble qui ne tient pas debout.
— Mais, répondit le fils, c’est une table magique : quand je lui ordonne de se couvrir, elle se garnit des plats les plus succulents. Allez chercher tous nos parents et amis à venir se régaler, la table les rassasiera tous. »
Quand la compagnie fut réunie, il posa sa table au milieu de la chambre et lui dit : « Table, couvre-toi. » Mais elle n’obéit pas et resta vide comme une table ordinaire. Alors le pauvre garçon s’aperçut qu’on l’avait échangée, et resta honteux comme un menteur pris sur le fait. Les parents se moquèrent de lui et s’en retournèrent chez eux sans avoir bu ni mangé. Le père reprit son aiguille et son dé, et le fils se remit en condition chez un maître menuisier.
Le second fils était entré en apprentissage chez un meunier. Quand il eut fini son temps, son maître lui dit : « Pour te récompenser de ta bonne conduite, je veux te donner un âne. Il est d’une espèce particulière.
— A quoi donc est-il bon? demanda le jeune homme.
— Il produit de l’or, répondit le meunier ; tu n’as qu’à le faire avancer sur un drap étendu, la bonne bête te fera de l’or.
— Voilà un merveilleux animal, dit le jeune homme.
Il remercia son maître et se mit à courir le monde. Quand il avait besoin d’argent, il n’avait qu’à mener son âne au-dessus d’un drap, et les pièces d’or pleuvaient sans lui donner d’autre peine que celle de les ramasser.
Après avoir voyagé quelque temps, il pensa rentrer chez lui, se disant qu’avec son âne, il serait bien reçu. Il entra dans la même auberge où son frère avait déjà perdu sa table. Alors qu’il menait son âne en laisse, l’hôte voulut le prendre, mais le jeune homme lui dit : « Ne vous donnez pas cette peine, je vais moi-même l’attacher à l’écurie, je veux toujours savoir où il est. »
Après dîner, le voyageur demanda ce qu’il devait. L’hôte n’épargna rien pour grossir la note. « Attendez un instant, dit-il, je vais chercher de l’argent » et il sortit en prenant la nappe avec lui.
L’hôte ne comprenait rien à ce que cela voulait dire, mais il était curieux. Il suivit le voyageur, et, quand celui-ci eut verrouillé derrière lui la porte de l’écurie, il y regarda par une fente. L’étranger étendit la nappe sous l’âne, et aussitôt la bête fit tomber de l’or.
« Ma parole ! se dit l’hôte, des ducats tout neufs ! »
Le jeune homme paya sa dépense et alla se coucher. Mais l’aubergiste, se glissant la nuit dans l’écurie, enleva l’âne et en mit un autre à sa place.
Le lendemain matin, le jeune homme prit l’âne et se remit en route, croyant que c’était sa bête magique. A midi il arriva chez son père, qui se réjouit de le revoir et le reçut à bras ouverts. « Qu’es-tu devenu, mon fils? demanda le vieillard.
— Je suis meunier, cher père, répondit-il.
— Que rapportes-tu de ta tournée ?
— Rien qu’un âne.
— Il y a bien assez d’ânes chez nous, dit le père, tu aurais mieux fait de nous ramener une bonne chèvre.
— Mais, reprit le fils, ce n’est pas une bête comme une autre, c’est un âne magique. Je n’ai qu’à le faire passer au-dessus d’une nappe, et aussitôt il en tombe des pièces d’or de quoi remplir votre bourse. Faites venir tous nos parents, je vais les enrichir tous d’un seul coup.
— Voilà qui me plaît, dit le tailleur, je ne me fatiguerai plus à tirer l’aiguille. » Et il alla bien vite chercher toute la famille.
Dès qu’ils furent réunis, le meunier se fit faire place, étendit un drap et amena son âne au-dessus. Mais l’âne n’entendait rien à la magie, et ce qu’il fit tomber sur le drap ne ressemblait guère à des pièces d’or. Le pauvre meunier vit qu’on l’avait volé, et faisant bien triste mine, il demanda pardon à ses parents, qui s’en retournèrent chez eux aussi pauvres qu’ils étaient venus. Son père fut obligé de reprendre son aiguille ; quant à lui, il se plaça comme domestique dans un moulin.
Le troisième frère s’était mis en apprentissage chez un tourneur, et, comme le métier est difficile, il y resta plus longtemps que ses deux aînés. Ceux-ci lui racontèrent dans une lettre les malheurs qui leur étaient arrivés et comment l’aubergiste leur avait volé leur don magique. Quand le tourneur eut fini son apprentissage et que le temps de voyager fut venu, son maître, pour le récompenser de sa bonne conduite, lui donna un sac dans lequel il y avait un gros bâton.
— «  Je vais t’apprendre son usage, lui dit le maître. Si quelques gens te font du mal, tu n’as qu’à dire ces mots : Bâton, hors du sac ! Aussitôt le bâton leur sautera aux épaules, et les travaillera si vigoureusement que de huit jours ils ne pourront plus remuer. Le jeu ne cessera que quand tu auras dit : Bâton, dans le sac ! »
Le compagnon remercia son maître et se mit en route avec le sac. Si quelqu’un l’approchait de trop près, il n’avait qu’à dire : « Bâton, hors du sac ! »
Un soir, il arriva à l’auberge où ses frères avaient été dépouillés. Il posa son havre-sac devant lui sur la table et se mit à raconter tout ce qu’il avait vu de curieux dans le monde.

« Oui, disait-il, on trouve des tables qui servent toutes seules à dîner, des ânes qui font de l’or, et autres semblables belles choses que je suis loin de mépriser. Mais tout cela n’est rien à côté du trésor que je porte dans mon sac. »
L’hôte dressait les oreilles. « Qu’est-ce que cela peut-être ? pensait-il, sans doute son sac est plein de pierres précieuses. Je voudrais bien le réunir à l’âne et à la table, car toutes les bonnes choses vont par trois. »
La nuit venue, le jeune homme s’étendit sur un banc et mit son sac sous sa tête en guise d’oreiller. Quand l’aubergiste le crut bien endormi, il s’approcha de lui tout doucement et se mit à tirer légèrement sur le sac pour essayer d’en mettre un autre à la place.
Mais le tourneur le guettait depuis longtemps, et, au moment où le voleur donnait une forte secousse, il s’écria : « Bâton, hors du sac ! » et aussitôt le bâton de sauter sur le dos de l’hôte. Le malheureux demandait pardon, miséricorde. Mais plus il criait, plus le bâton lui battait les épaules, si bien qu’enfin il tomba épuisé par terre. Alors le tourneur lui dit : « Si tu ne me rends pas à l’instant la table et l’âne, la danse va recommencer.
— Oh non !, s’écria l’hôte d’une voix faible, je rendrai tout, fais seulement rentrer ce maudit bâton dans le sac.
Le troisième frère dit alors : « Bâton dans le sac ! », et récupéra les biens de ses frères.
Le tourneur arriva le lendemain chez son père avec la table et l’âne. Le tailleur se réjouit de le revoir et lui demanda ce qu’il avait appris.
« Cher père, répondit-il, je suis devenu tourneur.
— Bel état, dit le père, et qu’as-tu rapporté de tes voyages?
— Une belle pièce, cher père : un bâton dans un sac.
— Un bâton ! s’écria le père, c’était bien la peine ! Il y en a autant dans tous les bois.
— Mais pas comme le mien, cher père. Quand je lui dis : « Bâton, hors du sac ! » il s’élance sur ceux qui me veulent du mal et les rosse jusqu’à ce qu’ils en tombent par terre en criant grâce. Avec ce gourdin-là, voyez-vous, j’ai recouvré la table et l’âne que ce voleur d’hôte avait dérobés à mes frères. Faites-les venir tous les deux et allez inviter tous nos parents, je veux les régaler et remplir leurs poches. »
Le vieux tailleur alla chercher les parents, bien qu’il n’eut plus grande confiance. Le tourneur étendit un drap dans la chambre, y amena l’âne et aussitôt les pièces d’or de tomber dru comme grêle, et la pluie ne cessa que quand chacun en eut plus qu’il n’en pouvait porter. Ensuite le tourneur prit la table et dit à son frère le menuisier : « A ton tour, maintenant. » A peine celui-ci eut-il prononcé : « Table, couvre-toi ! » qu’elle fut servie et couverte des plats les plus appétissants. Il y eut alors un festin comme jamais le vieillard n’en avait vu dans sa maison, et toute la compagnie resta réunie jusqu’à la nuit. Le tailleur vécut en paix avec ses trois fils.

Derrière le conte…

Ce conte est une version de Petite-table-sois-mise, l’Âne-à-l’or et Gourdin-sors-du-sac (en allemand Tischchen deck dich, Goldesel und Knüppel aus dem Sack), issu des Contes de l’enfance et du foyer des frères Grimm.

L’histoire originale contient un épisode préliminaire avec une chèvre malhonnête qui force le père à chasser ses trois fils : elle se plaint de n’avoir rien eu à brouter au père après que chacun des fils l’ait emmené paître. Le père finit par réaliser qu’il a été dupé par la chèvre fourbe et la tond. Celle-ci s’enfuit et le conte se finit par les malheurs qui lui arrivent avec un renard, un ours et une abeille. Ce « récit-cadre » (c’est ainsi qu’on appelle une histoire imbriquée dans une autre histoire) me semble surtout servir de prétexte au départ des fils qui gagnent la reconnaissance de leur père par leur apprentissage, et l’acquisition des objets magiques. L’épisode de la chèvre renforce aussi le motif du triptyque avec les répétitions par trois des péripéties. Enfin, il accentue la morale de l’histoire sur l’ingéniosité face à la fourberie d’opposants mal intentionnés.

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