Illustration extraite du recueil de Jean Macé, Contes du Petit-Château

La Petite Moitié de Poulet

Judith Contes d'autrefois, Histoires à raconter Leave a Comment

Il y avait une fois une Petite Moitié de Poulet qui, à force de travailler et d’économiser, avait amassé cent écus. Le roi, qui avait toujours besoin d’argent, ne l’eut pas plus tôt appris qu’il vint les lui emprunter, et la Petite Moitié de Poulet était bien fière dans les commence­ments d’avoir prêté de l’argent au roi. Mais il vint une mauvaise année, et elle aurait bien voulu ravoir son argent. Elle avait beau écrire lettre sur lettre, tant au roi qu’à ses ministres, personne ne lui répon­dait. A la fin, elle prit la résolution d’aller chercher elle-même ses cent écus, et se mit en route pour le palais du roi.

Chemin faisant, elle rencontra un renard.
– « Où vas-tu, Petite Moitié de Poulet ?
– Je vais chez le roi. Cent écus me doit.
– Je t’en prie, emmène-moi avec toi.
– Entre dans mon cou, je t’y porterai. »
Le renard se glissa dans son cou, et la voilà repartie.

Un peu plus loin, elle rencontra un loup.
– « Où vas-tu, Petite Moitié de Poulet ?
– Je vais chez le roi. Cent écus me doit.
– Je t’en prie, emmène-moi avec toi.
– Entre dans mon cou, je t’y porterai. »
Le loup se glissa dans son cou, et la voilà partie encore une fois.

Comme elle approchait du palais, elle trouva sur sa route une rivière.
– « Où vas-tu, Petite Moitié de Poulet ?
– Je vais chez le roi. Cent écus me doit.
– Je t’en prie, emmène-moi avec toi.
– Entre dans dans mon cou, je t’y porterai. »
La rivière se fit toute petite et se glissa dans le cou de la Petite Moitié de Poulet.

Après avoir beaucoup voyagé, elle arriva au palais du roi. Elle frappa à la lourde porte.

– « Où vas-tu, Petite Moitié de Poulet ?
– Je vais chez le roi. Cent écus me doit. »
Quand on vint dire au roi que la Petite Moitié de Poulet demandait à lui parler, il était à table, et faisait bombance avec ses courtisans. Il se prit à rire, car il se doutait bien de quoi il s’agissait.

Illustration extraite du recueil de Jean Macé, Contes du Petit-Château

Illustration extraite du recueil de Jean Macé, Contes du Petit-Château

– Ouvrez-lui, répondit-il, et qu’on la mette dans le poulailler.
La porte s’ouvrit. Mais, au lieu de lui faire monter le grand escalier, voilà qu’on la mena vers une petite cour. On leva un loquet, on la poussa, et crac ! la Petite Moitié de Poulet se trouva enfermée dans le poulailler.

Les poules, qui étaient très cruelles et féroces, commencèrent aussitôt à la poursuivre et à lui donner des coups de bec.

La Petite Moitié de Poulet, qui était une petite personne paisible et rangée, fut épouvantée. Elle courut se blottir dans un coin, et cria de toutes ses forces :

– « Renard ! Renard ! sors de mon cou, ou je suis un petit poulet perdu. »
Le renard sortit de son cou, et croqua toutes les poules.
Quand on rentra à nouveau dans le poulailler, on ne trouva plus que des plumes et la Petite Moitié de Poulet endormie.

Furieux, le roi déclara :
– « Qu’on enferme cette enragée dans la bergerie. »

Une fois dans la bergerie, la Petite Moitié de Poulet se vit encore plus en péril que dans le poulailler. Les moutons menaçaient à chaque instant de l’écraser sous leurs pieds.
– « Loup ! cria-t-elle, Loup ! sors de mon cou, ou je suis un petit poulet perdu. »
Le loup sortit de son cou, et, en un clin d’œil, étrangla tous les moutons.
La colère du roi ne connut plus de bornes quand il apprit ce qui venait de se passer.
– « Ah, la scélérate ! s’écria-t-il, je vais la faire rôtir séance tenante. »

On amena devant le feu la Petite Moitié de Poulet, qui tremblait de tous ses membres, et déjà le roi la tenait d’une main et la broche de l’autre, quand elle se dépêcha de murmurer :
– « Rivière ! rivière ! sors de mon cou, ou je suis un petit poulet perdu. »
La rivière sortit de son cou, éteignit le feu et noya le roi avec tous ses courtisans.
La Petite Moitié de Poulet, restée maîtresse du palais, chercha en vain ses cent écus : ils avaient été dépensés, et il n’en restait trace. Mais, comme il n’y avait plus personne sur le trône, elle monta dessus à la place du roi.

Derrière le conte…

Ce conte est l’un de mes préférés : ma grand-mère me l’a raconté des dizaines de fois.
Je l’ai adapté à partir de la version de Sara Cone Bryant, née en 1873 aux États-Unis, et de mes souvenirs bien sûr. Eh oui, beaucoup de femmes ont permis aux contes de persévérer : les histoires pour enfants leur étant certainement un moyen plus facile de s’affirmer en tant qu’auteure. J’aborderai bientôt dans un article le sujet du sexisme dans les contes.

Comme souvent dans les contes, le héros est un être d’apparence fragile qui a pourtant un courage et une bonté immenses, et c’est ce qui le rend sympathique. Le terme de « Petite Moitié de Poulet » désigne bien sûr un poulet petit et chétif, mais je me l’imaginais autrement quand j’étais petite : je voyais une moitié de poulet, sans plume et sans tête, de ceux qu’on met à rôtir dans un plat. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’imaginer autrement, et c’est sûrement pour ça que ce conte me fait autant rire…

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