Extrait de Louis Ier roi des moutons, d'Olivier Tallec

Aiguiser l’esprit critique par les livres

Judith Histoires d'aujourd'hui 2 Comments

A la lumière des derniers événements, il me semble plus que jamais primordial d’éveiller les jeunes consciences et d’aiguiser leur esprit critique. Au-delà des terribles attentats qu’on a pu vivre, j’ai été extrêmement choquée par la réaction de certains jeunes, qui cautionnent ces actes abominables ou qui ne comprennent pas le concept de liberté d’expression. Liberté d’expression ne signifie pas pouvoir tout dire. Je pense qu’on a tous une responsabilité en tant que parents ou éducateurs de jeunes enfants : c’est nous qui permettons à la génération de demain de construire un monde juste. L’éducation, le débat, l’échange des idées sont plus que jamais indispensables pour comprendre le monde dans lequel on vit. Face à des adultes parfois démunis, les livres sont un outil particulièrement utile pour expliquer, susciter des questions, interroger l’enfant sur l’information qu’on lui propose.

Parmi les albums que je préfère, il y a tous ceux qui jouent sur l’esprit critique de l’enfant. Par exemple, sous couvert d’amuser et de faire rire, Mon chat le plus bête du monde, de Gilles Bachelet (et son œuvre en général) est aussi un prétexte pour titiller cet esprit critique. Lorsqu’on lit cette histoire, l’enfant va s’exclamer « Mais ce n’est pas un chat, c’est un éléphant ! »

© Gilles Bachelet, Mon chat le plus bête du monde

© Gilles Bachelet, Mon chat le plus bête du monde

Demain, devenu adulte, il pourra lire un journal avec assez de recul pour dire « je ne suis pas d’accord ». Mais aussi « je respecte ce point de vue, même si ce n’est pas le mien ».

Il est aussi important, en plus d’exercer l’esprit critique, de parler de tolérance. Une notion qui n’est pas forcément facile à assimiler pour un enfant, parfois confronté à la jalousie ou au sentiment d’injustice, mais qui est crucial pour qu’on puisse vivre ensemble en harmonie. J’ai relu récemment le conte Le Vilain Petit Canard, qu’on connaît tous. Et j’y ai redécouvert un message plus profond que ce qu’on en retient généralement. Certes, il s’agit bien d’un animal qui n’est accepté nulle part et qui finit par trouver sa place à la fin. Mais ce n’est pas uniquement un message d’espoir pour tous ceux qui se sentent « vilain petit canard ». Il est aussi question de rejet de ce « caneton » à cause des ses différences. Tout le monde se moque de lui car il ne ressemble pas à ses frères et sœurs canetons. Le conte est un long panel de toutes les formes de racisme et d’ostracisme.

Le Vilain Petit Canard, illustration de Theo Van Hoytema

Le Vilain Petit Canard, illustration de Theo Van Hoytema

Mais le passage qui m’a surtout frappée, c’est lorsqu’il atterrit dans une maison :

Le chat était le maître de la maison et la poule la maîtresse. Ils disaient: « Nous et le monde », ils pensaient bien en être la moitié, du monde, et la meilleure. Le caneton était d’un autre avis, mais la poule ne supportait pas la contradiction.
– Sais-tu pondre ? demandait-elle.
– Non.
– Alors, tais-toi.
Et le chat disait :
– Sais-tu faire le gros dos, ronronner ?
– Non.
– Alors, n’émets pas des opinions absurdes quand les gens raisonnables parlent.

Le caneton, dans son coin, était de mauvaise humeur ; il avait une telle nostalgie d’air frais, de soleil, une telle envie de glisser sur l’eau. Il ne put s’empêcher d’en parler à la poule.
– Qu’est-ce qui te prend, répondit-elle. Tu n’as rien à faire, alors tu te montes la tête. Tu n’as qu’à pondre ou à ronronner, et cela te passera.
– C’est si délicieux de glisser sur l’eau, dit le caneton, si exquis quand elle vous passe par-dessus la tête et de plonger jusqu’au fond !
– En voilà un plaisir, dit la poule. Tu es complètement fou. Demande au chat, qui est l’être le plus intelligent que je connaisse, s’il aime glisser sur l’eau ou plonger la tête dedans. Je ne parle même pas de moi. Demande à notre hôtesse, la vieille paysanne. Il n’y a pas plus intelligent. Crois-tu qu’elle a envie de nager et d’avoir de l’eau par-dessus la tête ?
– Vous ne me comprenez pas, soupirait le caneton.
– Alors, si nous ne te comprenons pas, qui est-ce qui te comprendra ! Tu ne vas tout de même pas croire que tu es plus malin que le chat ou la femme … ou moi-même ! Remercie plutôt le ciel de ce qu’on a fait pour toi. N’es-tu pas là dans une chambre bien chaude avec des gens capables de t’apprendre quelque chose ? Mais tu n’es qu’un vaurien, et il n’y a aucun plaisir à te fréquenter. Remarque que je te veux du bien et si je te dis des choses désagréables, c’est que je suis ton amie. Essaie un peu de pondre ou de ronronner !

Dans ce passage, le chat et la poule ne le rejette pas car il est laid, mais plutôt parce qu’il exprime des idées qui leur semblent absurdes. Ils tentent de lui imposer leur façon de voir le monde. « Tu devrais plutôt ronronner. Ou pondre. Avoir envie de glisser sur l’eau est complètement idiot. » Petit à petit, le caneton réalise qui il est, ce dont il a envie. Il affirme ses différences. C’est comme ça que peu à peu il va pouvoir prendre la pleine mesure de son identité et trouver sa place dans le monde. Le message de ce conte est donc qu’il faut savoir affirmer ce qu’on est, revendiquer ses choix. Mais c’est aussi de dénoncer en creux tous ceux qui veulent nous imposer leur façon de voir, de nous dicter leurs actions ou leurs opinions. Car on a le droit d’exprimer son opinion, mais pas de l’imposer aux autres.

Dans la même veine, et plus récent, j’avais envie de vous parler de l’album Louis Ier, roi des moutons, d’Olivier Tallec aux éditions Actes Sud Junior. Il y est question d’un mouton qui trouve par hasard une couronne, et qui décide de se proclamer roi des moutons. Le parallèle avec certains épisodes de notre histoire est évident. Petit à petit, le mouton s’arroge de plus en plus de pouvoirs. Et à la fin, il décide de chasser tous les moutons qui ne sont pas beaux.

Extrait de Louis Ier roi des moutons, d'Olivier Tallec

© extrait de Louis Ier roi des moutons, d’Olivier Tallec

Cet album parle avec finesse et humour de la dictature, d’un pouvoir qui impose à tous une façon d’être. A la fin de l’album, le roi perd sa couronne, et dans la dernière image, on aperçoit un loup qui s’en approche. Un message pour dire que le pouvoir est fragile, mais aussi qu’il se manipule et qu’il faut rester vigilant. Pour ne pas se transformer en moutons, justement.

Le rapprochement historique échappera peut-être aux plus jeunes enfants, mais je pense que c’est un excellent moyen d’expliquer ce qu’est une dictature, comment elle s’installe, quelles sont les dérives. Car justement, ce qui a été attaqué, c’est la liberté d’expression, la tolérance, toutes ces valeurs qui nous préservent du totalitarisme, de la pensée unique. Mais ce qui est le plus menacé, selon moi, c’est l’esprit critique des jeunes générations. Ne renonçons jamais à l’aiguiser par de belles lectures profondes.

Comments 2

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *